jeudi 25 février 2010

Birago Diop : Les Contes d'Amadou Koumba

Je m’abreuve à la source des traditions orales ouest-africaines, ces derniers temps. De manière directe avec ce recueil de contes transcrits par Birago Diop ou par le discours que portent les auteurs Monémembo et Hampâté Bâ sur le griot ou l’oralité dans leurs textes.


Publié une première fois en 1947, « Les contes d’Amadou Koumba » constitue l’une des premières tentatives de mettre en valeur et sur papier, ce qui fut longtemps le savoir réservé des griots. Ce texte fera partie de l'anthologie réalisée par Senghor dans les années 50, en plein cœur du mouvement naissant de la négritude.

Mais de quoi s’agit-il ? Birago Diop publie une série de contes recueillis auprès du vieux griot Amadou Koumba. Le lecteur comprendra que le nommé Amadou Koumba n’est pas forcément l’auteur de ces contes, puisque dans le texte, Birago Diop nous fait part du fait que les narrations d’Amadou Koumba faisaient écho à celles qu’il avait entendues dans son enfance. Mais on peut imaginer dans la démarche de Birago Diop, la volonté de rendre un hommage appuyé à tous ces griots en proposant un tel intitulé.

Ce sont des contes relativement brefs, souvent animaliers. On y retrouve Golo-le-Singe, la fripouille, Leuk-le-lièvre très futé et insoumis, Kakatar-le-caméléon, lent dans sa gestuelle mais pas forcément attardé sur le plan mental, Diassigue la mère-caïman observatrice invétérée des mœurs des gens du fleuve, soulante à ses heures, sournoise à d’autres, Boukhy-la-hyène, chapardeuse et retors ou encore Mbott-le-crapaud. Comme c’est souvent le cas dans les contes, ces animaux personnifient un ou plusieurs traits de caractère mis en avant afin de dégager une morale collective. L’élaboration de ces contes ne m’a paru complexe et les chutes proposées sont assez accessibles à tout public. Certaines histoires sont bouleversantes comme le conte « Petit-mari » s’appuyant sur un drame familial. Comment une fratrie se reconstruit-elle quand le père a disparu brutalement ?

Bien qu’écrit en français, les langues locales n’hésitent pas à se battre au portillon pour trouver leur place dans cette affaire rondement menée par Birago Diop. Elles s’entrechoquent parfois comme dans le cas de ce marabout, privé de nourriture dans un village où l’hospitalité est pourtant de mise, simplement parce que notre sérigne s’exprimant en ouolof ne se fait pas comprendre du jeune homme bambara mandaté pasr ses hôtes pour lui proposer ripaille.

Ces textes sont très imagés. L’auteur craignait de ne pas pouvoir retranscrire les mimiques, la gestuelle d’Amadou Koumba, l'atmosphère de la narration mais non seulement, le lecteur adulte assimile bien ces histoires, mais en plus, après avoir acheté un beau boubou à Château Rouge, il peut aisément s'insérer dans la peau de Leuk-le-lièvre, Diassigue-le-caïman et se transformer en merveilleux conteur pour le bonheur des enfants.

Le dernier texte Sarzan n’est pas un conte. Il n’est pas d’Amadou Koumba. C’est plutôt une expérience que Birago Diop a vécu lors de ses grandes tournées en tant que vétérinaire dans l’Afrique de l’Ouest. Une histoire somme toute cohérente avec le reste du livre. Le retour d’un tirailleur dans son village natal. L’homme a fait le Soudan français, le Sénégal, le Maroc, la France, le Liban, la Syrie. Sergent de l’armée française de retour à Dougouba, village qui a survécu à l’islamisation des troupes d’El Hadj Omar Tall. Terre redevenue animiste. Au retour de Birago Diop, le sergent Keïta a sombré dans la folie. Difficile, voir impossible de ne point évoquer le personnage de Joseph Conrad, dans le fameux roman Au cœur des Ténèbres, Kurtz. Le sergent Tiémoko Keïta souhaitant réformer les croyances désuètes de Dougouba, selon sa lecture du monde, bascule dans un délire sans fin, et devient Sarzan-le-fou.



Ce livre a été offert par le site Agendakar.com que je remercie chaleureusement.


Edition Présence Africaine 1961, 182 pages

samedi 20 février 2010

Tierno Monemembo : Les écailles du ciel



Un peul peut en cacher un autre. Formule de circonstance, car j’ai quasiment lu ces deux derniers ouvrages en même temps. Pour être plus précis, j’avais commencé par l’auteur guinéen (Monémembo), j’ai poursuivi d’une traite le récit autobiographique du romancier malien (Hampâté Bâ), avant de me replonger dans « Les écailles du ciel ».

J’ai effectivement eu un peu de mal à rentrer dans ce texte de Tierno Monemembo. Le style dans un premier temps m’a paru quelque peu laborieux. L’introduction du personnage narrateur, le griot Koulloun, sa présentation de la buvette chez Ngaoulo dans Leydi-Bondi au coeur des bas-fonds d’une grande ville africaine avec ses piliers de bars Mawoudo Marsail, le tirailleur globetrotteur, Bappa Yala le tailleur, Simiti, Bagan, Mankus… Suivi par l’arrivée de Bandiougou, homme blessé par la vie, digne malgré tout mais dont la détresse va susciter l'attention des hôtes de Ngaoulo. Pour terminer, l'entrée en scène de l’énigmatique Cousin Samba, personnage peu loquace, au regard absent…

Koulloun brosse d’abord l’atmosphère de ce quartier mal famé, puis celle de ce troquet où les personnages semblent se défaire de l’apesanteur. Puis il se lance dans la narration de l’histoire du mystérieux Cousin Samba. Il est intéressant pour le lecteur de constater que la construction du texte s’affine sur cette partie du roman. Je me suis surpris entrain de relire plusieurs phrases magnifiques. Monemembo prend un certain plaisir à manipuler la langue française. Le voilà qui parle de ces peuls, dont Cousin Samba fait partie :

« Si les regards sont volontiers timides, c’est pour mieux cacher la ruse atavique. Si les gestes sont gauches, c’est pour mieux enfouir le penchant à la fourberie. Si les voix sont feutrées et même obséquieuses, il y a là-dessous une âme entêtée naturellement rebelle, consciencieusement rogue.

Ici, la solitude est un réflexe. Les cœurs sont gros et chatouilleux : chacun a vite fait de s’effaroucher pour un oui ou pour non et d’aller planter sa hutte plus loin. Il paraît que cela vient de l’eau de ce pays, de son air malicieusement irritant et qui exalte l’orgueil. C’est de son sang fielleux que vient le caractère indubitablement difficile, savoureusement grognard. Je dis que c’est une terre de douce férocité, de mesquines querelles et de rancunes tenaces qui explosent en esclandres meurtriers. Un effluve de tourment et de folie sort de ses bois, de ses marais, du front coriace de ses hommes. Je dis que c’est un pays discret et radin ; que ses hommes portent volontiers la guenille, auraient-ils nombre de terres et de bœufs. Mais la guenille n’ôte rien à la fierté. Le plus mal vêtu va un pas de prince, jetant un regard paresseux et méprisant sur les hommes et les choses. »
Page 32, Collection Points.

Koulloun raconte l’histoire de cette terre où vit le jour Cousin Samba, il donne la parole au vieux Sibé, grand-père de ce jeune homme, qu’il initiera plus tard à la pharmacopée et qui liera avec Samba une relation très particulière. Sibé raconte sa version de l’histoire, en particulier sur la résistance du roi Fargnitéré lors de la bataille de Bombah contre les troupes coloniales. Comme dans le récit d’Hampâté Bâ, il est question des bouleversements produits par l’administration coloniale dans cette localité. Comme par exemple cet administrateur imposant dans toute la région la culture de l’hévéa en lieu et place du manioc, élément de base des populations de ces contrées, provocant ainsi une catastrophe. Ou encore la difficile implantation d’une école à Kolisoko.

Cousin Samba continue sa route, fuyant son village qui le soupçonne avec son grand-père d’être à l’origine du décès de ses parents.

Koulloun poursuit les mésaventures de Cousin Samba de village en ville. Etrange personnage quasi muet qui semble se laisser porter par les événements. Le style de l’auteur est moins percutant dans sa description de ce qui s'apparente à l’épisode de la dictature de Sékou Touré. Comme si les épisodes tragiques de la résistance indigène au diktat colonial inspiraient plus l’écrivain, que les déboires grandissants de notre despote. L’écriture de Monémembo reste néanmoins de très bonne facture. Ceux qui liront cet ouvrage auront l’occasion de faire le lien entre le troquet et les différents personnages en lien avec Samba.

Etrange histoire où le principal acteur est silencieux, subissant la grande histoire, au point d'en être réduit à une ombre.

Tierno Monémembo, Les écailles du ciel
Editions du Seuil, 1ère parution en 1986, 192 pages
Grand Prix Littéraire d’Afrique noire 1986

Voir les critiques sur La plume francophone ou sur Ballades et escales en littérature africaine.

mercredi 17 février 2010

Amadou Hampâté Bâ : Amkoullel, l'enfant peul


Hampâté Bâ a été un auteur incontournable pour des générations d’élèves congolais. Et pour cause. Son fameux roman L’étrange destin de Wangrin a fait rire nombre de collégiens à Brazzaville ou à Pointe-Noire. Pour le plaisir, peu avant la création de ce blog, je me suis procuré ce classique de la littérature africaine pour me replonger dans ces années de collège et surtout relire l’itinéraire de cet homme exceptionnel que fût Wangrin sous la période coloniale.

Un ami vaudois connaissant mon intérêt pour la littérature africaine m’a offert l’an dernier le premier volet du récit autobiographique d’Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel l’enfant peul. Bon choix et je l'en remercie. Koullel fut au début du siècle un des griots de la cour de son père. A cause de son intérêt dès l’enfance pour les contes et cette tradition orale, Amadou fût affublé de ce pseudonyme. Enfant peul ? Oui, mais pas seulement. Fils d’Hampâté Bâ, descendant des fondateurs de l’Empire peul du Macina et d’une notable peule, le jeune Amadou est également élevé par Tidjani Thiam, un aristocrate toucouleur.

Ce livre publié après la disparition du romancier malien en 1991, est une occasion d’immerger dans cette période de grande bascule qu’a constituée la colonisation. Hampâté Bâ commence son récit par le témoignage de figures familiales comme cette mère servante que fût Niélé par exemple lui raconte l'histoire de son père. Le contexte sociopolitique qui entoure sa naissance est ainsi posé, le portrait de son père qui a échappé à la répression féroce des Tall est apporté avec celui de sa mère ou de sa grande tante paternelle pour ne citer que ces personnages hauts en couleur.

C’est une description d’une aristocratie peule altière, à cheval sur ses principes, sur des questions d’honneur, d’orgueil. Amadou Hampâté Bâ offre, au travers de l’histoire de sa famille, de conduire le lecteur dans la complexité des rapports entre toucouleurs et peuls, la subtilité des liens n’étant décelable que par un regard acéré.

Il s’agit d’un récit. Celui d’Hampâté Bâ sur sa jeunesse, sur sa famille avec le parti pris de présenter la face grandie de ces individualités qui ont façonné sa personnalité. Il ne porte aucun jugement sur cette femme si forte que fut sa mère sur laquelle les oracles d’un marabout prévoyaient moult malheurs dont elle se redresserait toujours avec force et dignité. Il retient de ses servantes, la figure glorieuse d’un père qui renonça à l’élévation après la persécution pour honorer une dette d’honneur à l’égard de l’homme qui le protégea.

Hampâté Bâ est né vers 1900. Ses années d’enfance sont celles aussi de l’infiltration des transformations sociétales avec les avancées du colonialisme français dans ces terres d’Afrique de l’ouest. Les premières compromissions des autorités locales avec le nouveau pouvoir. Et le bagne pour ceux qui mettaient trop de zèle à défendre leur honneur et leur valeur. C’est l’enfance d’un futur globetrotteur. Entre Bandiagara et Bougouni en pays bambara, Mopti ou Kati, Djenné, Bamako ou Ouagadougou.

Les différentes chroniques de l’auteur malien permettent de découvrir entre autres les associations de jeunesse dites waaldés chez les peuls, mais que l’on retrouve également dans toutes les communautés qu’il a côtoyé. Ces bandes de jeunes souvent créées grâce à l’influence de sa famille, ressemblent à n’importe quel groupe d'adolescents d'aujourd'hui, avec toutefois des formes d’organisation très codifiées.

Dans ce texte, le lecteur comprendra l’essence de la passion d’Hampâté Bâ pour les traditions orales, lui qui profitant des grandes veillées dans la cour de ses pères, s’est abreuvé à la source des grands conteurs de cette région. « Un vieil homme qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » disait Hampâté Bâ. Fort de ce constat, le malien aura pris soin de laisser par écrit aux futures générations ses souvenirs d’une enfance peule au début du siècle dernier. La bibliothèque n'a pas brûlé. Un récit magnifique porté par une écriture maîtrisée et agréable.

Bonne lecture !

Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel l'enfant peul
Edition Actes Sud, 1ère parution 1991, 1992. Collection J'ai lu, 447 pages

Voir le commentaire d' Encres noires

lundi 15 février 2010

Interview de Mabrouck Rachedi


Mabrouck Rachedi est un auteur que j'ai découvert par le biais de l'opération Masse Critique de Babelio. J'ai aimé son ouvrage "Le petit Malik" et j'ai eu le plaisir d'en savoir plus sur ce romancier par le biais de son blog plein de bonnes "vibes" intitulé NRF, Nouvelle Racaille Française. Je vous invite à vous plonger dans cette interview qu'il a accordé à votre modeste serviteur.

En gras, mes questions.

Vous êtes l’auteur de 3 ouvrages depuis 2006, 2 romans Le poids de l’âme, Le petit Malik et un essai L’Eloge du miséreux. Pouvez-vous nous parler de la réception de tes ouvrages par le public français ?

J’ai écrit mon premier roman, « Le Poids d’une âme », bercé d’une insouciance totale. La consécration était dans la parution de ce projet que je portais depuis l’adolescence et pour moi, l’histoire était close. Quand mon attachée de presse chez Lattès a tenu à m’informer du caractère aléatoire de la vie d’un livre et que je serais peut-être déçu de ne pas avoir de couverture presse, je lui ai presque ri au nez en lui prédisant qu’il n’y aurait pas le moindre article. Je n’étais que l’un parmi les centaines de romans de la rentrée littéraire après tout ! Oui mais voilà, à ma grande surprise, la presse nationale dans toute sa diversité a relayé la sortie du livre : Le Figaro Magazine, L’Express, Respect Magazine, 20 minutes, Le Nouvel Observateur, L’Intelligent, Elle, Le Parisien/ Aujourd’hui, Biba, La Marseillaise… J’ai aussi été nommé à une dizaine de prix littéraires et sélectionné aux deux seuls festivals du premier roman en France, Laval et Chambéry. Le livre a eu une carrière impressionnante et étonnamment longue puisqu’on me demande toujours de le présenter trois ans et demi après sa sortie ! « Eloge du miséreux » est sorti en 2007 et il a été lui aussi plutôt bien accueilli, faisant le grand écart entre les médias d’information pure et dure comme France Inter, France Culture, Le Monde, le journal de LCI, une pleine page portrait dans 20 Minutes, et des émissions de divertissement. Je me rappelle par exemple ce jour un peu fou où j’ai enchaîné les enregistrements des « Grosses têtes » de Bouvard sur RTL puis « On a tout essayé » de Ruquier sur France 2. « Le Petit Malik » a lui aussi bien vécu sur des supports divers. La télé avec « Des mots de minuit » sur France 2, « Enquête exclusive » sur M6 , le 19/20 sur France 3, « Bouge la France » sur La Chaîne Parlementaire, la radio avec « Noctambule », « Noctiluque », « La librairie francophone » sur France Inter, « Le choix des livres » sur France Culture et, chose nouvelle, un intérêt assez soutenu des blogueurs comme un certain Gangoueus ! J’ai aussi pu sillonner la France dans plusieurs dizaines de salons du livre et des interventions scolaires, où j’ai recueilli des centaines de réactions directes du public, lesquelles étaient largement enthousiastes. Bref, je ne peux pas me plaindre de l’accueil fait à mes livres, d’autant que, cerise sur le gâteau, ils me conduisent maintenant de plus en plus hors des frontières et que « Le poids d’une âme » a été traduit en italien.



Je vous ai découvert au travers de votre dernier roman illustré, Le petit Malik sorti aux Editions Jean Lattès. L’histoire des premières années de vie (enfance, adolescence, adulte) sous forme d’anecdote d’un jeune des cités. On retrouve dans la forme quelques références cinématographique à La haine de Mathieu Kassovitz notamment ou encore littéraire avec le Petit Nicolas de Sempé. Est-ce un terreau qui vous a influencé ?


J’ai lu « Le petit Nicolas », j’ai vu « La haine » mais je ne pensais pas consciemment à ces deux références quand j’écrivais « Le petit Malik ».

Pour tout vous avouer, « Le petit Malik » n’était pas mon premier titre et je n’avais pas envisagé d’y ajouter des illustrations. C’est mon excellente éditrice qui, lorsqu’elle a lu le manuscrit, a opéré le rapprochement entre le ton de l’un et de l’autre. Elle m’a suggéré le titre, que j’ai immédiatement trouvé très bon. J’avais été moins séduit par l’idée des illustrations mais, à la réflexion, j’ai trouvé l’idée brillante à condition qu’elles soient réalisées par quelqu’un de talentueux connaissant très bien l’environnement urbain. J’ai associé immédiatement associé ces deux qualités à Eldiablo, le créateur/dessinateur des « Lascars » que j’avais eu la chance de côtoyer à Respect Magazine où nous collaborons tous les deux. Aussitôt qu’il a lu le livre, il a dit oui et a apporté son regard à la fois intelligent, drôle et caustique. Quant à « La haine », j’ai beaucoup aimé le film mais il ne m’a pas consciemment inspiré.


Je pensais à La haine, avec cette histoire en vingt quatre heures, d’une bande de trois potes dont la vie va basculer. Un juif, un noir et un arabe. Comme dans votre roman. Mais la comparaison s’arrête là. Le parcours de chaque élément de cette bande va prendre une tournure singulière. Voir dramatique. C’est votre vision de ce qu’on appelle « Cité », à savoir des parcours qui semblent aléatoires ?

Les destins de Salomon, Malik et Abdou sont contrastés. Salomon fait tout pour s’en sortir, Abdou s’enfonce dans l’apathie et Malik louvoie entre ces deux trajectoires. Cela dit, je précise que j’ai une ambition avant tout romanesque : je raconte une histoire, je n’ai pas la prétention d’asséner mon point de vue sur la cité. Les destins sont jusqu’à un certain point conditionnés par l’environnement dont je décris certains traits par petites touches, mais je m’attache surtout à la vie quotidienne des personnages, à les incarner plutôt que de revêtir les habits d’un sociologue que je ne suis pas.

Dans vos deux romans, les personnages se meuvent dans ces banlieues « chaudes » de France. Est-ce votre unique source d’inspiration ? Quel regard portez-vous sur le traitement de la thématique des banlieues et la question de l’intégration des jeunes issues de l’immigration ?

Pour mes premiers pas littéraires, j’ai décrit des univers que je connais, en me nourrissant de mon expérience de banlieusard. C’est un terreau fertile qui laisse libre cours à des possibilités multiples. Entre « Le poids d’une âme », récit d’une vie qui bascule dans le fait divers, et « Le petit Malik », chronique de la vie ordinaire, la différence est grande. « Le poids d’une âme » repose sur la construction croisée des destins et la dynamique de l’action, « Le petit Malik » prend plus son temps, s’attarde plus sur les personnages.

Mais ce n’est évidement pas mon unique source d’inspiration. Entre « Le poids d’une âme » et « Le petit Malik », j’ai écrit « Eloge du miséreux » qui ne parle pas du tout de banlieue. J’ai d’autres idées se déroulant dans d’autres cadres que je ne manquerai pas de coucher sur papier.

Quant au traitement médiatique des banlieues dans les médias, je déplore qu’on n’en parle qu’en cas d’explosions de violence. Entre deux accès, c’est comme si elles n’existaient pas. D’où l’intérêt pour moi de raconter ce qu’on ne voit pas par le petit bout de la lucarne télévisuelle, avec le temps et la liberté qu’offre l’écriture romanesque

Comprenez-vous la désertion de cette thématique par les plus grands auteurs de la littérature française quand on se remémore les récentes émeutes de novembre 2005 ?

Les écrivains parlent avant tout de ce qu’ils connaissent pour mieux incarner leurs personnages, pour crédibiliser les situations. Un écrivain, aussi grand soit-il, pourrait écrire un très beau roman en toc si sa plume se nourrissait d’un terreau artificiel. Plutôt que d’attendre qu’un écrivain « consacré » s’intéresse aux banlieues françaises, j’espère que l’un d’entre nous deviendra un grand écrivain.

Avez-vous le sentiment d’être estampillé « écrivain de banlieue » ou pas ?

Je pense que c’est de moins en moins le cas. Avec « Le poids d’une âme », je me retrouvais parfois dans des articles aux titres comme « La littérature black, blanc, beur », « La littérature de la rue », « La littérature de banlieue », où on me considérait autant comme un fait social plutôt que comme un fait littéraire. Aujourd’hui, après trois livres, on me voit comme un écrivain à part entière. La reconnaissance de mon travail, mes publications régulières m’ont donné droit à un certain respect. Le public, lui, ne m’a jamais donné d’étiquette et j’ai eu jusque-là beaucoup de chance d’avoir un contact franc et chaleureux avec mes lecteurs.

Vous êtes revenus en novembre dernier d’une résidence littéraire aux Etats-Unis. Que retenez-vous de cette expérience au pays de l’oncle Sam ?

Tout d’abord, cela a été à la fois une surprise et une récompense. Être le premier Français choisi depuis 10 ans par l’Université d’Iowa City, surnommée le « Harvard des écrivains », parmi des valeurs montantes de la littérature mondiale était inattendu et participe de la reconnaissance grandissante vis-à-vis de mon travail dont je parlais précédemment. Nous étions une quarantaine d’écrivains d’une trentaine de nationalités différentes. Poètes, romanciers, essayistes, dramaturges, scénaristes… la diversité était autant liée aux différences de nationalités qu’à nos différentes formes d’expression. Chaque jour, à chaque discussion, j’apprenais lors des nombreuses conférences, lectures, débats mais aussi et surtout dans les moments anodins de la vie quotidienne. J’ai vraiment vécu pendant trois mois le côté universel de l’humanité, ce que j’appelle notre identité internationale.

Comment avez-vous été accueilli outre-Atlantique ?

Excellemment ! Je venais avec l’étiquette de l’intellectuel français, label extraordinairement prestigieux aux Etats-Unis. Pour les Américains, j’étais le descendant de Sartre, Camus, ce qui a mis une certaine pression sur mes frêles épaules ! Mes interventions, mes lectures, mes débats ont ouvert les spectateurs américains à une autre réalité que celle du Paris des cartes postales ou, à l’inverse, des dangereux belligérants de la guerre civile en banlieue (parce qu’il faut savoir que les émeutes de 2005 ont été couvertes comme une véritable guerre civile par des médias comme Fox News).

Vous animez un blog passionnant, où je viens régulièrement lire des rubriques pleines de bonne humeur et dans lesquelles vous maniez la langue de Molière avec espièglerie. Le titre est La NRF : La Nouvelle Racaille Française. Un clin d’œil au président de la République ? Une revendication ?

Mon blog est presque aussi passionnant que le vôtre, que j’aime beaucoup.

Dans mon tout premier post, j’avais expliqué les raison de ce nom. Nouvelle parce que j’espère apporter un ton, un souffle, une fraîcheur. Racaille parce que c’est un mot démocratique, utilisé aussi bien par le Président que par Malik, Salomon et Abdou, mes voisins de pallier. Française car que c’est ma nationalité. Nouvelle Racaille Française, ce sont aussi des initiales, NRF, qui s’inscrivent dans la tradition culturelle de la belle littérature. Cela dit, c’est un nom plus humoristique que revendicatif !

Quelle expérience tirez-vous des nouveaux outils de communication fournis par le web 2.0 : blogs et réseaux sociaux ? Pouvez-vous nous en parler ? Est-ce que cela influence votre travail d’écrivain, à savoir cette interaction plus grande avec vos lecteurs ?

Je ne suis pas un grand théoricien des nouveaux outils de communication, même si je les utilise pas mal. Je suis devenu un Facebook addict, accro aux statuts et aux groupes ! C’est un outil de convivialité formidable. Le côté très sympa, c’est que cela met directement en relation le lecteur et l’auteur. J’ai reçu des dizaines et des dizaines de messages d’universitaires, de bibliothécaires, de professeurs, d’élèves, de lecteurs de plein de régions de France, des Etats-Unis, de Belgique, d’Algérie… Certains journalistes ou des organisateurs de festivals me contactent parfois directement et même deux éditeurs ! J’ai moi-même pu entrer en relation avec des personnes que j’admire. Des gens me découvrent aussi via mon blog ou ma page Facebook mais surtout, je noue des amitiés réelles, c’est ce qui m’importe le plus.

Sur votre blog, vous partagez un certain nombre d’expériences, notamment vos interventions dans des classes du secondaire. Est-ce une expérience satisfaisante pour vous ? En quoi consistent vos interventions et comment êtes-vous reçu par les élèves et les enseignants ?

J’adore les interventions scolaires où j’ai l’impression de donner un peu ce que j’ai reçu de l’école. Je dis souvent que la plume est mon arme d’expression massive et les interventions scolaires sont mes armes de transmission massive. L’accueil des profs, des documentalistes, des bibliothécaires et des élèves est extraordinaire. Les élèves ne calculent pas, ils disent de façon directe ce qu’ils pensent d’un livre. Il m’est arrivé plusieurs fois que des jeunes m’avouent avec enthousiasme que, grâce à moi, ils lisaient un livre pour la première fois. A Bezons, un élève a même acheté un exemplaire du « Petit Malik » à son CDI pour avoir une dédicace de ma main !

Pouvez-vous nous parler de votre travail d’écrivain ? Les conditions qui doivent réunis pour que vous puissiez écrire ? Une journée d’écriture chez Mabrouck Rachedi, c’est comment ?

La seule condition, c’est l’inspiration. Quand elle vient, je deviens monomaniaque et peut écrire des heures sans voir le temps passé, me réveiller en pleine nuit pour coucher une idée sur papier. Ma journée devient alors inféodée à cette muse versatile qui fait de moi l’instrument servile de sa volonté souveraine et me rend difficilement vivable. Sinon, les autres jours, je suis un garçon très bien qui dit « bonjour » et « au revoir » à ma boulangère !


Est-ce que vous travaillez sur un roman présentement ? Pouvons-nous avoir quelques pistes, quelques fuites sur cette nouvelle production?

Je travaille effectivement sur un nouveau roman. Par superstition, je préfère ne pas en parler pour le moment.

Quels sont vos auteurs préférés ?

Il y en a tellement… Si je ne devais en citer qu’un, ce serait Gangoueus !

Vous avez abandonné un métier très lucratif d’analyste financier pour vous lancer dans l’écriture, activité beaucoup plus précaire. Par goût du risque ou par vocation ? Sans regrets ?

J’avais le choix entre gagner pas mal d’argent ou vivre ma passion. J’ai choisi la passion, même si ça comporte certains sacrifices. Il m’est parfois arrivé de me demander si c’était le bon choix mais à ce stade de ma vie, avec tout ce qui m’arrive et ce qui, j’espère, est devant moi, je suis très heureux de ce choix.

Quels romans recommanderiez-vous aux lectrices et aux lecteurs de ce blog ?

« Le poids d’une âme » et « Le petit Malik », bien sûr !

mercredi 3 février 2010

Wole Soyinka : La route


Wolé Soyinka est un homme de théâtre. C’est un paramètre que je ne maîtrisais pas le jour où je suis tombé sur ce texte, il y a quelques années au détour d’un commerce de livres. Appâté par le format de poche, j’ai sauté sur l’occasion de lire Soyinka. Seulement quand j’ai ouvert mon livre low-cost, le soufflet s’est effondré, réalisant qu’il s’agissait en fait d’une pièce de théâtre...

Si le livre a pris de la poussière depuis, cette pièce de théâtre n’a pas pris une ride, bien qu’elle date des années 60. Le sujet principal est la Route. Une route meurtrière. Une route nigériane qu’emploient chauffeurs de gbaka, foula-foula ou taxi-brousse, les grumiers, les camions citernes, les commerçants en tout genre. La base d’observation de tout ce monde de la route est sorte de tripot où coxeurs, chauffeurs, policiers, businessman se retrouvent. L’action est centrée autour de Kotonou le chauffeur et Samson son rabatteur de clients, le coxeur. Traumatisé par un énième accident auquel il a assisté, Kotonou veut lâcher ce métier extrêmement périlleux au Nigéria.

Le portrait que brosse Wolé Soyinka à la fois de la route et de ses pratiquants est celui d’une hydre se nourrissant d’un gibier disponible à satiété. Les cadavres comme les véhicules accidentés sont dépouillés par des charognards. C’est l’occasion de plonger dans un univers de chargements extrêmes des hommes et des marchandises, une corruption comme norme absolue, un espace où la frontière entre flics et voyous n’existe plus. Les personnages sont malicieux, se battant contre la fatalité et cette route carnassière à coup de gris-gris.


C’est l’occasion de faire un rapprochement avec une autre route, celle de Cormac McCarthy. Si la route tue, détruit, dévore chez Soyinka, il est intéressant de constater que chez McCarthy, malgré l’univers décharné dans lequel évolue ses personnages, elle reste le seulement élément fiable et sur de son roman. A un point tel qu’il ne faut point s’en éloigner, de peur de sombrer dans l’horreur absolue.


Celle de Soyinka est imprévisible. Elle se charge elle-même de démembrer l’individu. Alors qu’elle semble constituer un repère pour McCarthy, elle déboussole et fragilise l’individu chez Soyinka. A un point tel que malgré la noirceur de l’univers de l’américain, le lecteur ressort beaucoup plus pacifié de son texte qu’au travers des élucubrations des personnages soyinkiens traumatisés par la route.

Une dernière remarque. Sur le traitement des langues. Entre le yoruba, le pidgin nigérian et le français, il y a quelques subtilités que je n’ai pas saisies. Comme en particulier, ces personnages qui, s’exprimant dans un français (anglais) soutenu passe au pidgin sans crier gare ! C’est un artifice dont je n’ai pas réussi à saisir la raison. De plus, bien que je l’imagine complexe à réaliser, la traduction du pidgin laisse à désirer. Pour le reste, on a envie de voir cette pièce jouée tant son sujet semble intemporel.


Wolé Soyinka, La route

Edition Hatier, Monde Noir, Collection Poche
Titre original, The road - 1ère parution en 1965
Traduit de l'anglais par Christiane Fioupou et Samule Millogo (1988), 160 pages

Photo de Wolé Soyinka réalisé par Irvine M. Short

mardi 2 février 2010

Quelques notes prises au Quai Branly

Comme précédemment précisé, se tenait du 29 au 30 Janvier 2010, un colloque consacré aux littératures noires au Musée du Quai Branly qui constituait le clou de l’exposition consacrée à Présence africaine depuis le mois de novembre 2009. Pour des raisons évidentes liées à mon activité salariée, je n’ai pu prendre part aux rencontres de vendredi. Voici quelques notes prises lors des débats du samedi.


Sur le débat concernant la question de l’édition et du marché de la littérature noire, voici les intervenants :
Pierre Halen (professeur de littérature comparée à l’Université de Metz, spécialiste de l’Afrique centrale),
Jean-Noël Schifano (écrivain et éditeur - collection Continents noirs - Gallimard),
Jutta Hepke (cofondatrice et directrice des éditions Vents d’ailleurs),
Bernard Magnier (Journaliste RFI, directeur de la collection « Afrique » aux éditions Actes Sud),
Valérie Marin La Meslée (Journaliste littéraire au Point, au Magazine littéraire et à France Culture),
Alain Ricard (Chercheur et directeur de la collection Traversées d’Afrique chez Confluences)

« Que représente pour vous la littérature noire ? »
Sur ce concept, l’ensemble des intervenants convient que cette qualification est dépassée à quelques nuances près. A savoir, l’éditrice Jutta Hepke de Vents d’ailleurs souligne que la question raciale reste encore présente dans le rapport avec les médias. Le professeur Halen fait le constat de l’usage d’étiquettes. L’analyse de l’impact de ces étiquettes est un champ de recherche pour les scientifiques. Il rappelle également que la qualification de nègre ou noire a constitué dans l’entre-deux-guerres, une arme de guerre.


Tous les intervenants relèvent que, désormais la référence est géographique et que cette dernière prime sur l’aspect historique.

« Sur le nom des collections »
Jean-Noël Schifano
revient sur la création de la Collection Continents Noirs chez Gallimard. 35 auteurs. 70 livres. Chaque écrivain est un continent noir. Cette collection ne concerne pas uniquement les auteurs africains, mais également les afro-européens, et ceux de la diaspora africaine.

Bernard Magnier souligne le fait que chez Actes Sud, les auteurs sont classés sur le plan géographique. La collection « Lettres Africaines » ne privilégie pas de couverture « africaine » des romans. L’idée étant de mettre des auteurs africains à côté d’autres romanciers…
Il est fait la remarque que les Editions du Seuil qui ont « mélangé » les auteurs africains sans le souci d’une collection particulière ne sont pas présents à la table. L’aveu d’un échec ? Une observation sur les différentes décennies est réalisée sur les stratégies d’identification :
- Années 70 : Lien ténu avec l’Afrique
- Années 80 : La lecture militante
- Années 90-00 : Public de lecteurs


Jutta Hepke : Vents d’ailleurs, image de l’air qui circule, le pluriel étant déterminant.
Elle souligne son travail avec les auteurs haïtiens et les nombreuses publications d’auteurs de ce pays. Elle se montre moins enthousiaste que Bernard Magnier ramenant la question de la représentation des auteurs « noirs » aux enjeux marchands qui ne facilitent pas la présence de la littérature « noire » chez le libraire. Elle précise que le turn-over sur les rangs des librairies est désormais de deux mois du fait de la surproduction littéraire. Et elle rappelle les différents rapports de force entre les réseaux de diffusion, les libraires, les maisons d’édition. Enfin, elle affirme que la décolonisation des têtes et de la chaîne professionnelle de l’édition doit être achevée.


Pierre Halen relève que la mise en place de numérisation du livre est une opportunité pour les littératures marginalisées. Le grand défi étant de sauvegarder les droits d’auteurs.


Alain Ricard revient lui sur une stratégie de niches, privilégiant l’expérience de textes difficiles ou la traduction en français de textes initialement publiés en langues africaines (sésotho, swahili).

« Quel est l’impact du prix littéraire ? »
Jean-Noël Schiffano : Batouala de René Maran fût le premier. Il n’a pas ouvert toutes les portes. Ils ont l’avantage de rémunérer les auteurs et de projeter un regard.


Pierre Halen : Ils légitiment l’acceptation de produits nouveaux et favorisent une bonne réception primaire de l’œuvre. Néanmoins, il y a un problème sur la réception secondaire des textes primés pour leur patrimonialisation.


Bernard Magnier : Il faut saisir l’opportunité des lieux de rencontres que sont les salons, les festivals.


Jutta Hepke : La question de la coédition est importante sous toutes formes. Il y a un essor d’éditeurs africains et des réseaux se mettent en place.
Enfin, les points de vue divergents de Bernard Magnier et de Jean-Noël Schifano quant à l’implication de la presse nationale française pour la promotion des lettres africaines. La presse audio-visuelle étant au centre de cette réflexion.

Débat intéressant pour ma part. Très peu interactif cependant du fait de la course après le temps engagée par le modérateur. Les enjeux du débat étant principalement centrés sur la réception de ces littératures noires par un public français. Ce qui peut paraître compréhensible vu que le débat se passe en France. On remarquera que Présence Africaine s’est battue pour que ces ouvrages soient diffusés sur le continent noir. En dehors, de la remarque de Jutta Hepke, la question de la diffusion des œuvres d’auteurs africains sur le continent d’origine a été totalement éclipsée. Aussi, le malaise né de la remarque de Jean-Noël Schiffano sur les textes dont Gallimard demande un « re-travail » ne devrait pas être. Et naturellement se pose la question :


« A quel public, les écrivains afro-caribéens adressent-ils leurs œuvres lorsqu’ils les font publier chez un grand éditeur parisien ? ».


That’s the question.

lundi 1 février 2010

Guy Alexandre Sounda : Le fantome du quai d'en face


Je ne m’étais pas encore prêté à un commentaire de texte sur une pièce de théâtre. L’exercice n’est pas vraiment évident. Puisqu’on est à la fois confronté à une analyse des dialogues, ou plutôt pour ce texte du monologue de notre personnage, et à la nécessité d’imaginer la mise en scène de ce bazar noir, blanc ou multicolore. Une gymnastique intéressante, certes. Surtout quand le texte est intéressant et a la prétention de dire quelque chose.


Cette pièce est née, selon Guy A. Sounda, d’une rencontre de ce dernier avec un SDF des environs de la gare de Bercy. Du hasard ou plutôt d'une disponibilité concédée pour écouter un fantôme. Qui se cache derrière le visage, l’accoutrement, la souffrance, la dignité ou non d’un sans domicile fixe ?
Notre homme prend la parole. Il est un ex-lésionnaire. Il y a déjà dans cette formule la fantaisie dont l’auteur congolais va user en jouant sur le sens des mots et les amalgames d’une lecture, non d’une écoute distraite. Il est un ex-lésionnaire. Et il a des choses à dire. Aussi se lance-t-il dans de longues tirades où la gouaille joyeuse de Sounda fait son effet. Notre ex-lésionnaire parle. Il harangue les passants, lâche sur sa pauvre valise une turpitude de mots quand cette dernière perd la photo d’une personne chère. Car, cette valise contient l’histoire de cet ex-lésionnaire.


L’homme est sans-papier. Mais il n’est pas sans langue. Il a une histoire. Une histoire étonnante. Jonazs est son prénom. Celui qu’il a choisi. L’anecdote qui le conduit à changer de prénom est délicieuse. On y voit le sens de l’humour de l’auteur et on se prend d’amitié pour notre Jonazs qui en a vu des vertes et des pas mûres. L’histoire d’une vie qu’on se réapproprie par la parole alors que l’absurde a exclu notre personnage de la société, le laissant végéter avec ses canettes de bière, ses guenilles et sa valise dans l'enfer du froid.


Je n’en dirai pas plus, c’est une pièce de théâtre avec ses effets et ses rebondissements, ses interrogations pertinentes tant sur la société occidentale que sur les guerres infondées du bled. Une écriture qui me fait penser, sous certains aspects, à celle de Sony Labou Tansi.

Guy Alexandre Sounda, Le fantôme du quai d'en face
Editions Dédicaces, 64 pages
1ère parution en 2009

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