lundi 26 avril 2010

Emmanuel Dongala : Photo de groupe au bord du fleuve



Marie Ndiaye nous a récemment proposé le portrait de 3 femmes puissantes. Le doc a tout simplement multiplié par cinq la concentration de sa solution concoctée en laboratoire (*). On se comprend. Résultat des courses : 15 femmes puissantes dont il esquisse le cheminement au fil des pages de sa récente publication Photo de groupe au bord du fleuve.

15 femmes congolaises cassent des pierres au bord du grand fleuve. Elles ont chacune une histoire qui les a conduites vers ce chantier où le jour durant elles s’exercent à cette tâche difficile. La construction en cours d’un grand aéroport dans une zone marécageuse nécessite les graviers et pierres qu’elles produisent, et la demande fait exploser les prix de la pierre livrée pour tous les éléments de chaîne sauf pour ces femmes. Quand elles prennent conscience de cet état de fait, elles décident d’augmenter de 50% le montant du sac de pierres…

Alors  qu’elles viennent de faire connaître leur volonté aux opérateurs qui acheminent vers la caillasse vers le site de construction, elles immortalisent cet acte fondateur de leur mouvement par une photo de groupe. Face à la détermination de nos bonnes dames, la répression des opérateurs économiques qui n’entendent pas partager leurs dividendes, cette répression – par l’entremise des forces de l’ordre - est immédiate et violente.

Emmanuel Dongala, se propose donc de nous narrer ce conflit social, en suivant pas à pas le personnage de Méréana. L’écrivain choisit d’établir une distance avec ce personnage en décrivant à la deuxième personne du singulier. Tu. Introduisant à la fois distance et familiarité avec Méréana. On peut concevoir la nécessité d’un tel artifice comme une forme d‘humilité du romancier congolais par rapport au vécu et à la souffrance des femmes congolaises.
« J’ai pu constater pendant la guerre civile qu’il n’y avait pas de commune mesure entre les souffrances subies par les hommes et celles subies par les femmes ».  Je paraphrase l’auteur.

Artifice qui a libéré la plume de l’écrivain. Il faut prendre le temps de s’habituer à cette forme d’écriture très incantatoire pour reprendre l’expression de François Busnuel. Au fil des pages, on s’habitue à ce fait original.

Le texte alterne la description du conflit entre ces travailleuses en situation de précarité et un pouvoir politique qui se prépare à recevoir une rencontre internationale sur la condition de la femme, sous les auspices de l’épouse du chef de l’état. Ce paramètre est important dans l’évolution du conflit. En parallèle, il introduit des ruptures dans cette peinture, pour décrypter le cas de chacune de ces femmes qui par leurs noms reflètent tout le Congo : Moukiétou, Ossolo, Bilala, Laurentine Paka, Mâ Bileko, Vutula, etc.

Deuxièmes bureaux, femmes battues, veuves dépouillées par des familles cupides, mariées de force, accusées de sorcellerie, violées durant la récente guerre civile, elles sont toutes sont victimes de la domination masculine, de la vacuité de certaines traditions ancestrales.

Mais Dongala sait nuancer son propos et pointer le doigt sur la responsabilité de la femme. Surtout quand celle-ci a une parcelle de pouvoir.

Instruite, portée par le souvenir de sa petite sœur, intellectuelle trop tôt disparue, Méréana analyse l’histoire de ces femmes tout en conduisant leurs revendications, en négociant avec les autorités, profitant d’un concours de circonstances favorables... On la suit dans son combat, ses contradictions, ses souvenirs. On s’attache à ce personnage haut en couleurs.

L’écrivain laisse une porte ouverte vers le monde, juxtaposant le combat de ces femmes en Afrique avec d’autres tragédies de grand village planétaire  qui nous parviennent par le biais de brèves de journaux radiodiffusés que Méréana écoute avant d’aller travailler. 

Comme c'est souvent le cas dans les romans d 'Emmanuel Dongala, on retrouve ce sourire, ce ton parfois ironique sur certaines descriptions qui prend le relais de passages plus douloureux. Même dans la souffrance, le comique, le rire n'est jamais loin.

Après avoir donné la voix à la jeunesse congolaise mutilée par une longue période trouble, Emmanuel Dongala octroie la parole aux femmes. Le salut de société civile congolaise viendra-t-il par ces dernières ? Le combat social semble toujours d'actualité et ce texte retentit comme un hymne à la femme africaine, un hymne à la femme tout simplement.

Un coup de coeur.

Edition Actes Sud, 336 pages, paru en avril 2010.

Voir l'interview qu'il accorde à Jeune Afrique et la critique d'Yves Chemla sur Cultures Sud.
(*) Emmanuel Dongala a enseigné la chimie à la fac des sciences de Brazzaville avant de s’exiler vers les Etats Unis.

lundi 19 avril 2010

Wilfried N'Sondé : Le silence des esprits


48 heures de la vie d’une rencontre. Clovis Nzila est un sans papier en Ile-de-France à la rue. Son pote qui l’hébergeait l’a tout simplement mis à la porte. Dure réalité de Paname. Le lecteur le découvre donc telle une bête traquée aux environs de la gare de Lyon. Les forces de l’ordre obsèdent son esprit et il ne sait pas où il va crêcher.

Christelle est une aide-soignante qui ne travaille pas trop loin de la Gare d’Austerlitz, sûrement à Pitié-Salpétrière, mais on n’en sait rien. L’auteur ne le précise pas et, ce n’est pas important. Son travail, qu’elle exerce avec beaucoup de dévotion, lui permet de s’extraire du tourment de sa vie personnelle. Elle est un être blessé par la vie, qui chemine vers sa gare pour retourner à sa banlieue paumée.

Et la rencontre eût lieu :

Elle flâna un peu sur le boulevard de l’Hôpital encombré de passants et d’autos. C’est en traversant le pont d’Austerlitz qu’elle me vit pour la première fois. Elle fut tout de suite attendrie par mon air de profonde tristesse, Christelle me croyait perdu dans un rêve. Le poing sous le menton, je scrutais les détritus gelés que charriait la Seine en ce mois de février. Christelle m’identifia comme un homme seul au milieu de rien, recroquevillé dans sa peau, avec la tête qui aurait préféré disparaître entre les épaules.
Page19, Edition Actes Sud

Ce petit passage illustre la première difficulté que j’ai eue en rentrant dans ce texte. Le narrateur, Clovis Nzila parle pour deux. Si bien qu’on a un peu l’impression qu’il lit dans les pensées de Christelle.

La deuxième difficulté réside dans l’attitude de Clovis. Sans-papier traqué par les services de police, légèrement paranoïaque, il tombe dans une forme de fascination excessive pour cette femme qui en quelque sorte le secourt, mais surtout porte une attention à son histoire, s'attache à lui.

L’amour, l’amour.

Un peu naïf. Mais alors que le lecteur que je suis pense s’enfermer dans un roman à l’eau-de-rose, plein de bons sentiments, les différents personnages se dénudent, se révèlent avec tous les risques que peuvent engendrer un tel dévoilement. 

Les blessures de Christelle dans un premier temps. La relation gémellaire de Clovis, un poil incestueuse. Son itinéraire de vie, fait d’exclusions, de violence, de clandestinité… Marcelline apparait.

L’amour, l’amour.

C’est un texte sur la rencontre, mais surtout sur l’écoute, sur le silence, sur les non-dits, sur l’espoir, sur la rédemption ou pas. On sent que cette démarche est importante chez Wilfried N’Sondé. La voix du sans-papier ne peut être entendue que dans le cadre d’une relation passionnée, tendre. L’espoir prend source dans la confiance que Christelle accorde à Clovis alors qu’elle ne sait rien de lui. La police, elle, traque et réprime. La rencontre avec cette dernière est donc brutale, implacable. Reste celle que l’auteur propose aux lecteurs et aux lectrices. Rencontre  avec un sans papier qui ne signifie pas être celle avec un sans histoire. Paradoxe. Plus la narration progresse, moins les bons sentiments ont prise et ils laissent la place au doute, à l’inquiétude, à la nuance, à l’horreur.

L’amour, l’amour.

Un texte qui ne laisse pas indifférent tant par sa forme que par son fond. Allez, je vous laisse ces quelques mots venus de Marcelline, la jumelle de Clovis.

La colère et la vengeance, sœurs en gestation dans un cœur meurtri, jaillirent du ventre de Marcelline alors qu’elle souffrait atrocement. La rage et le malheur s’échappèrent de son esprit. Dans son imagination ils prirent la forme de deux magnifiques chiens célestes, immatériels, beaux et rapides qui foncèrent et allèrent traquer Stanislas dans son repos nocturne. Ces prédateurs invisibles déversaient toute l’amertume de Marcelline dans la poitrine de son ancien amant. Ils dansaient et se tordaient  dans ses cauchemars, l’écume à la gueule, ils réveillaient Stanislas en sursaut, lui interdisant tout repos.
Pages 112, Edition Actes Sud

Bonne lecture!

Edition Actes Sud, 170 pages, paru en 2010

Voir également la critique de Boniface Mongo Mboussa sur Cultures Sud

samedi 17 avril 2010

The Deutsche Welle Best Of Blogs Awards 2010 : L'épilogue

THE BOBs




Ce n’est pas une chronique de la Loose que je compte vous faire. Et même si mon moral est au ras des pâquerettes, je prendrai le temps de butiner comme Le monolecte afin de reprendre mon envol. Certes, je ne suis peut-être pas un brave patriote. Je  suis encore moins au cœur de la tourmente malgache à émettre des réflexiums sur le quotidien et le devenir de ce pays. Je me souviens juste que je n’ai pas encore lu Raharimanana. Dans mes lectures donc, je replonge, faisant la sourde oreille à ce qui a été entendu à Paris dans le Transilien. Et à défaut, d’un billet de Cathay Pacific Airways pour l'Extrême-Orient, je vagabonde sur Chinopsis, à la découverte en photos du grand dragon d'Asie. Alors que le 1er mai arrive à grands pas, je salue les travailleurs et ceux qui se battent pour décrire leur quotidien. Et à défaut d’aller à Bonn, je salue les silencieuses pérégrinations dans l’Histoire, en attendant le dernier jugement du côté de Munich. Bon, je m'imposerai un webdocumentaire par semaine sur le Vigie du Web pendant x semaines... Et en attendant la version 2.0 de chez Gangoueus, vous avez la possibilité de découvrir en avant première la femme 2.0.


Je termine 2ème du concours sur 11 finalistes pour les blogs en français avec 18% des suffrages grâce à vos voix.

Bref, merci à toutes et à tous pour votre soutien accordé à mon blog pendant ce concours. Vous trouverez les résultats sur le site des Bobs. Très bel honneur a été fait à ma passion de lecteur, je tiens à remercier les organisateurs pour leur choix à mon égard.


Bien à vous! 

lundi 12 avril 2010

Tamiki Hara : Hiroshima, fleurs d'été


Cela faisait un bail que je n’avais pas réalisé une petite excursion au Japon. Aussi, ai-je fait un tour sur le blog Le Japon contemporain. Je suis tombé sur cet ouvrage et plus particulièrement sur cet auteur qui mit fin à ses jours en se jetant sous un train en 1951.

Tamiki Hara naquit au début du siècle dernier à Hiroshima. Porté sur les lettres, il se fit remarquer dans l’entre-deux-guerres à Tokyo. Suite à la disparition de sa femme en 1944, il rentra à Hiroshima, de retour dans la grande concession familiale, au courant de l’année suivante. Le 6 Août 1945, cet écrivain fut à Hiroshima quand la bombe atomique fut larguée.

J’eus la vie sauve parce que j’étais aux cabinets. Ce matin du 6 août, je m’étais levé vers huit heures. La veille au soir il y avait eu deux alertes aériennes mais rien ne s’était passé. Un peu avant l’aube je m’étais déshabillé et, chose que je n’avais pas faite depuis longtemps, je m’étais couché en kimono de nuit. Je me levais et entrai dans les cabinets  sans répondre à ma sœur qui, en me voyant encore en caleçon, grommela que je me levai bien tard.
Quelques secondes plus tard, je ne sais plus exactement, il y eut un grand coup au-dessus de moi et un voile noir tomba devant mes yeux. Instinctivement je me mis à hurler et, prenant ma tête entre mes mains, je me levai. Je n’y voyais plus rien et n’avais conscience que du bruit : c’était comme si quelque chose telle une tornade s’était abattu sur nous. J’ouvris à tâtons la porte des cabinets et trouvai la véranda(…). Cependant en avançant sur la véranda, les maisons détruites commençaient peu à peu à m’apparaître dans une vague luminosité. Je repris mes esprits.


Fleurs d’été, page 70, Actes Sud – Collection Babel

Hiroshima, fleurs d’été est un recueil de trois récits de Tamiki Hara.
« Préludes à la destruction », publié en 1949.
« Fleurs d’été », publié en 1947.
« Ruines », publié en 1947.

C’est sur la chronologie réelle des faits que sont ordonnés les différents récits de l’écrivain japonais.
Dans « Préludes à la destruction », il revient sur le retour d’un jeune homme au sein de son fief familial à Hiroshima. L’homme vient d’une autre grande ville nipponne. Il est porté sur les lettres. Et naturellement, il observe sa fratrie au sein de laquelle il doit retrouver ses marques. Shôzô est endeuillé. Il a perdu sa femme. Ses frères tiennent un grand entrepôt familial. Si ce premier texte présente les déboires, les fortunes diverses, les relations entre les éléments de cette famille, l’oppression des sirènes et des bombes qui tombent sur Hiroshima est constante. L’ennemi n’est jamais nommé. Seules les stratégies pour survivre ou du moins protéger les proches sont mentionnées.

« Fleurs d’été » est la description de l’impact de la bombe atomique par le témoignage direct de l’auteur. Le phénomène d’abord. La conscience d’avoir survécu. Et le constat progressif de l’ampleur des dégâts. Matériels, mais surtout humains.

Sur l’autre rive, les bâtiments détruits s’étendaient à perte de vue, et, à part les poteaux électriques, le feu avait déjà fait son œuvre. Je m’assis sur l’étroit chemin qui longeait  la rivière et songeai que, maintenant au moins, il n’y avait plus de danger. Ce qui depuis longtemps nous effrayait, était bel et bien arrivé. L’esprit plus tranquille, je me dis que j’avais survécu. J’avais souvent pensé avoir autant de chance de mourir que de survivre, mais à cet instant-là le fait même de vivre et le sens même de la vie s’imposèrent à mon esprit.
« Je dois laisser tout ça par écrit », me dis-je en moi-même. Pourtant à ce moment-là je ne savais pratiquement rien encore du vrai visage de cette attaque aérienne.

Fleurs d’été, page 77, Actes Sud – Collection Babel

Dans « Ruines », Tamiki Hara poursuit son témoignage. On se demande si les personnages ont un lien entre les différents récits. Cela semble évident. Au-delà de sa famille, c’est cette vision de la population cruellement meurtrie par les effets secondaires de cette bombe. Il n’est pas fait état de radioactivité par l’auteur. Mais comme il est dit plus haut, Hara nous raconte les conséquences de cet acte militaire. On imagine que la connaissance viendra après.

Le dernier texte est sûrement le plus effroyable. Je vous avoue que j’ai pensé en lisant ce dernier récit à l’accord conclut à Prague entre russes et américains pour la réduction de l’arsenal nucléaire. Vaste partie de dupes? Quand on pense qu'après coup chacune puissance gardera plus d'un millier d'ogives nucléaires...  De nombreuses questions anachroniques me sont venues à l’esprit. « Etait-ce le seul moyen ? ». « Pourquoi frapper les civils ? ». Le plus terrible est que cela est encore possible. L'auteur se refuse à toute forme d'effusion.

Tamiki Hara n’a pas survécu à ses écrits. Il a sous domination américaine sur le Japon, produit ces textes avant de se suicider. Nous laissant là ce témoignage de la réponse d’une folie à une autre folie.


Tamiki Hara, Hiroshima, Fleurs d'été
3 récits traduits dans l'ordre énoncé plus haut respectivement par  Rose Marie Makino-Fayolle, Brigitte Allioux et Karine Chesneau
Actes Sud, collection Babel, parution en 2007
Source Photo Tamiki Hara - So-net

Voir les avis sur Notes de lecture, Le Japon contemporain

mercredi 7 avril 2010

Norman Mailer : Le combat du siècle

Je ne sais pas à quand remonte la première fois que j’ai vu ce combat. Foreman – Ali. Le début de mon adolescence à Brazzaville surement. C’est un combat de boxe qu’on ne se lasse pas de revoir. Je ne suis pas particulièrement fan de boxe, j’accorde un intérêt certain au tennis. Mais, je dois dire qu’un bon combat de boxe dans la catégorie poids lourds ne laisse pas indifférent. J’aurai du mal à dire pourquoi d’ailleurs. Et, je ne suis pas le seul à ressentir cela. Il n’y a qu’à voir le nombre de films à succès inspirés par la boxe moderne : la série des « Rocky », « Ragging Bull », « De l’ombre à la lumière », « Ali », etc. A ce jour, j’attends le grand film hollywoodien consacré à John McEnroe.

Ce sport a également inspiré les plus grands romanciers. Norman Mailer a consacré un roman pour décrire tous les contours de la fabuleuse rencontre qui opposa Mohamed Ali et George Foreman en 1974 à Kinshasa. Un texte magistral qui est à la fois un chef d’œuvre littéraire, mais aussi un travail de journalisme fantastique.

Norman Mailer est écrivain et journaliste. Mohamed Ali tente désespérément son come-back, après la perte de son titre de champion de boxe sur tapis vert suite à son refus d’aller combattre avec les troupes américaines au Viêt-Nam. 3 ans après son retour sur les rings, il a enfin l’occasion de reprendre la couronne mondiale. L’obstacle cependant semble infranchissable. George Foreman a tout simplement démonté les principaux adversaires de Mohamed Ali. Impressionnant de puissance, très peu de gens croient en une victoire de la grande gueule de Louisville.

Ce sont ces trois principaux personnages qui sont mis en scène. Mohamed le challenger, George le champion de boxe en titre et Norman, le champion des lettres. Et oui, si cette histoire d’aller combattre à Kinshasa, dans ce qui sera considéré par la suite comme le combat du siècle, est avant tout une histoire d’égo, Norman Mailer n’est pas en reste, parlant de lui à 3ème personne, ou par son prénom. J’ai trouvé cet exercice de style passionnant et amusant, cette démarche de tenter de se mettre ainsi à la hauteur de ses (ou ces) personnages.





Il brosse le contexte du combat, la préparation des deux boxeurs. Et la volonté du journaliste de pouvoir capter le niveau de forme des deux futurs belligérants. Le caractère passionnant de ce récit est de voir comment, parce qu’on connait le fin mot de l’histoire, Mohamed Ali a berné la presse nationale et internationale, ou en tout cas a su distiller des informations nécessaires pour désorienter la préparation de Foreman. Norman Mailer se garde bien d’étaler sa surprise quand il constate la stratégie réelle d’Ali lors du combat. 

Ce qui est également très intéressant, c’est le regard que porte Mailer sur la société zaïroise, sur Mobutu, sur ses propres attentes, les fautes de goût des hôtes, sur la répression du banditisme par le régime totalitaire, sur l’échec de la politique du dictateur, sur les rapports au chef des populations de cette contrée. Je regrette cependant qu'il n'ait pas désossé les relations passionnelles entre Mobutu et les Etats-Unis. C’est également ce regard sur les rapports entre afro-américains et africains pendant ce séjour prolongé suite à la blessure de Foreman. Comme si le fait de couleur suffisait à éponger la traite négrière et 400 ans d’esclavage.

Mais l’intérêt de ce roman est finalement dans la sincérité de l’auteur. Il a malgré tout une fascination pour Ali, dont il finit par saisir les enjeux cruciaux que revêtent ce combat pour la cause qu’il défend. Fascination et inquiétude.

Ce texte est remarquablement écrit par un champion des lettres pour reprendre les mots simples de Foreman. On ne lâche pas prise pour une histoire dont on connait l’issue.

Je terminerai en vous invitant à voir cette intervention de Mohamed Ali à la mythique émission de Bernard Pivot, Apostrophes. J’ai retrouvé cette merveille sur le site de l’INA. Le téléchargement a un coût, mais Mohamed Ali s’y exprime de manière très intéressante et offre un éclairage sur sa personnalité, son combat et de manière indirecte sur le roman de Norman Mailer.

Bonne lecture !

Norman Mailer, Le combat du siècle
Edition Denoël, Collection Folio, 322 pages
Traduit de l'américain par Bernard Cohen. Titre original : The fight
Voir l'article suivant sur Mondomix et les commentaires de Fahrenheit 451, Chronicart
Un extrait de l'émission Apostrophes consacrée à Muhamed Ali.

© Dessin Norman Mailer par Ben Heine

dimanche 4 avril 2010

Abdourahman A. Waberi : Moisson de crânes (Textes pour le Rwanda)


Je continue mes huis clos avec cet auteur venu d'un petit confetti de l'ancien empire colonial français : Djibouti. Cette formule au sujet de son pays est d'Abdourahman A. Waberi. J'avoue qu'il y a des auteurs pour lesquels, on a envie de replonger pour différentes raisons dans leurs oeuvres. Pour des questions de style ou d'écriture. Pour la pertinence et la finesse de leur analyse. Pour une thématique qui nous est chère. Pour la hargne, la passion de l'écrivain. On pourrait poursuivre l'énumération. 



Copyright © 2008 by PEN/Beowulf Sheehan

J'apprécie Waberi principalement pour son écriture. J'aime une forme d'engagement dans son propos, une approche très subtile mais intéressante.

Aussi, je me demandais comment il avait abordé la question du génocide rwandais, après les résidences d'écrivain qui l'ont conduit au Rwanda et au Burundi entre 1998 et 1999.

Le traitement d'un tel sujet n'a rien d'un plaisir. C'est tout de suite ce que j'ai ressenti autant par les avertissements de l'auteur qui introduisent le texte, que par l'organisation de cet oeuvre. Abdourahmane Waberi propose un ensemble de récits qui relèvent souvent des témoignages reçus, de l'opinion de l'écrivain sur des paroles entendues, des choses vues. A. Waberi glisse entre ces mots, des poêmes de Césaire, des phrases de Primo Lévi. Il pose également sa fiction. Dans les deux formes de narration, on observe des ruptures régulières. L'auteur revenant par exemple sur les haines anciennes remontant aux indépendances, alors qu'il décrivait une scène du génocide. Il rappelle donc les exils fondateurs, les terreaux trop bien entretenus d'une violence étouffée.

Les exilés, vivacement agglutinés tout autour de la terre matricielle, dont ils hument le parfum singulier, survivent dans des conditions  infrahumaines - les jeunes gens sans espoir à monnayer s'enrôlent dans des campagnes lointaines, jusqu'au Mozambique. Jamais ils ne perdent de vue le limon de la langue maternelle.

Brièvement, il évoque un jeune officier de l'APR attendant les ordres.  Prêt.
Dans l'obscurité de la nuit, la moisson de crânes a lieu. Folle, implacable, dévastatrice.

Waberi parle de ces prisons pleines dans lesquels, au moment où il saisit sa plume, le déni est la principale donnée à retenir. Il retranscrit la propagande que l'on peut identifier comme celle des tenants, des pilotes de cette folie meurtrière. Un discours structuré, chargé de mensonges, puisant dans l'imaginaire et les croyances ancestrâles.

Les derniers textes nous parlent du Rwanda d'après. Avec les mêmes ruptures dans l'écriture. Il évoque même le Burundi avec un dernier récit sur la plage sécurisée de Bujumbura. En relayant l'histoire de ce pays, il souligne que les mêmes maux sont présents également.

Tâche difficile à laquelle s'est prêté le romancier et poête djiboutien. Un regard qui, au travers d'une approche globale, offre une vision complète de ce drame : ses causes lointaines, la folie et la situation actuelle avec une écriture magnifique pour soutenir son propos.

Edition du Serpent à plumes, Collection Motifs, 1ère parution en 2000, 95 pages

Voir le site web de l'auteur.